Des portraits de Ben Ali sur les murs de la ville. Une famille qui ne peut plus nous rendre visite. Une présence policière un peu partout. Une censure qui rend impossible l’utilisation de sites comme YouTube. Voilà l’image du pays qui a vu naître mon père, l’image qui s’est imposée à moi lors de ma dernière visite en 2006 : un pays où les libertés n’existent pas, ou font juste semblant d’exister

Et pourtant, le 14 janvier dernier, tout a basculé, avec cet événement qui restera dans l’histoire comme « la révolution des jasmins » : celle d’un mouvement populaire et laïque, d’un peuple exaspéré par la précarité et le manque de libertés.

La Tunisie, c’est avant tout une jeunesse qui représente près de la moitié de la population. Une jeunesse qui rêve d’un autre avenir, comme Mohamed Bouazizi, ce jeune vendeur ambulant de légumes en passe de devenir un héros. Son immolation par le feu a fait naître une prise de conscience collective chez les Tunisiens : quatre semaines plus tard, au terme d’un mouvement de contestation et de répression (environ 70 morts), le vieux « monarque » Ben Ali s’enfuit du pays !

Une page se tourne. Pour les Tunisiens, pour ma famille là-bas,  pour mon père ici. Je me souviens de lui, regardant ces images : dans ses yeux la joie, mais aussi l’inquiétude. Car la peur règne à Tunis, celle des pillards, celle aussi de la police déchue de Ben Ali.

Je me souviens aussi de l’embarras de nos politiques qui ont tenté jusqu’au bout de soutenir le président tunisien, prétendu rempart contre « l’islamisme ». Ce n’est qu’au dernier moment qu’ils ont décidé de condamner la répression du mouvement.

Je me souviens de Michèle Alliot-Marie, qui a proposé la collaboration de la police française. La France n’a pas brillé dans cette histoire, mais ça, on commence à en avoir l’habitude.

La plus dur commence pour la Tunisie : la démocratie ne pourra pas se faire en 60 jours comme le promet le gouvernement d’union nationale. Au bout de 23 ans de règne sans partage, le paysage politique est entièrement à redessiner.

Il a fallu deux siècles en France pour installer la démocratie durablement. Tout est possible, le meilleur comme le pire.

Une révolution ne se fait jamais sans douleur. Il y a un risque, celui de voir les extrémistes au pouvoir. Ou encore celui d’une reprise en main du pays par l’armée. Mais tout cela, ce sont les Tunisiens qui en décideront.

En cette période de morosité mondiale, cette révolution sonne comme un grand vent d’air frais. La « révolution des jasmins » commence à faire trembler les autres potentats des pays arabes. Les pharaons d’Egypte se mettent à vaciller.

Je me souviendrai de ce 14 janvier 2011.

Sofien Murat